Le mensuel pratique et technique
du kinésithérapeute

Pour une vision simplexe de la douleur : forces et limites de la clinique pratique et scientifique

Thomas Osinski
Kinésithér Scient 2023,0658:01 - 10/11/2023

La douleur est fréquente en rééducation, qu'elle soit un motif de consultation à résoudre ou quelque chose à éviter ou prévenir dans le soin. La perception douloureuse, par son caractère aversif, permet d’agir afin de tenter de résoudre une situation présentant la potentialité d’une altération d’une fonction du corps. Dans une vision simplexe du fonctionnement de l’organisme, l’on peut considérer que la perception douloureuse a comme fonction simple de mobiliser la conscience afin d’éviter une situation à risque pour une partie du corps(1). Les mécanismes neuroscientifiques qui sous-tendent cette perception sont complexes au sens qu’ils impliquent plusieurs systèmes qui inter­agissent entre eux. C’est cette intrication entre une tâche simple et des mécanismes complexes de réalisation de cette tâche qui évoque le fait que la perception douloureuse soit un phénomène simplexe(2).

Adopter cette vision incite à un usage raisonnable de l’expérience clinique et des données scientifiques. Par là, il faut comprendre que l’expérience clinique d’un praticien ne peut suffire pour comprendre ce qu’est la douleur et généraliser de l’expérience clinique non contrôlée et anticipée des règles applicables à de multiples situations. De même, les données scientifiques issues de moyennes d’échantillons caricaturaux ne permettent pas des prédictions individuelles certaines. De ces constats, il semble logique de plaider pour une voie de la gestion humble de l’incertitude quant à l’accompagnement des patients.

Le dossier sur la douleur qui est développé dans ce numéro de Kinésithérapie Scientifique a été construit afin d’accompagner le professionnel dans la construction d’une pensée simplexe pour aborder les phénomènes douloureux. Pour ce faire, il a été décidé d’aborder la neurophysiologie de l’intégration nociceptive et de la perception douloureuse, l’éducation aux neurosciences de la douleur sous forme de métaphore, l’usage du contrôle moteur dans les cervicalgies et une proposition sur le raisonnement clinique avec un patient se plaignant de douleur. Ces choix ont été faits pour rappeler une partie des connaissances nécessaires pour comprendre la non linéarité entre atteinte tissulaire, nociception et douleur. Puis pour développer, à travers l’éducation du patient, la compréhension du fait que le fonctionnement du système nerveux peut s’apparenter à un système de traitement d’information. La présentation d’expérimentation sur le contrôle moteur dans les cervicalgies a pour but d’ouvrir la réflexion sur la part possible d’une nociception chronique dans la douleur chronique et le problème de la sous-classification des patients souffrant de symptomatologies similaires. Problème de sous-classification pour lequel un bref parallèle sera fait avec la psychiatrie qui connaît les mêmes difficultés dans le dernier chapitre du dossier qui traite de raisonnement clinique. Ce dernier chapitre tentera d’aider à voir au-delà du symptôme pour réfléchir sur la personne demandeuse de soin.

Le message fondamental de l’ensemble du dossier est donc que la douleur ne peut s’appréhender pleinement comme un phénomène linéaire, simple et caricatural. Cette expérience et cette perception complexes ne peuvent se résumer à une perte de mobilité, une lésion anatomique, une sensibilisation du système nerveux, un trait psychologique ou autres propositions simplistes. Il faut probablement plutôt se résoudre à les étudier comme des entités émergentes faisant suite à des processus, pouvant rester utiles même après un travail de modélisation qui, par leurs intrications, rendent compte de l’unicité de l’expérience personnelle qu’est de vivre de la douleur.

Thomas OSINSKI - IFMK - Fondation EFOM Boris Dolto, Paris ; Physiotherapy for pain ; Laboratoire de recherche ERPHAN - UMR 20201 Université Versailles Saint-Quentin (78)

(1) Osinski T, Pallot A. Rééducation des patients douloureux. Elsevier-Masson, 2022.
(2) Berthoz A. Esquisse d'une théorie de la simplexité. In: La simplexité. Odile Jacob, 2009 : 25-35.

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